La décroissance a le vent en poupe.
Face à l’échec des politiques climatiques traditionnelles, elle séduit par son radicalisme : réduire la production et la consommation pour alléger notre empreinte écologique.
Simple, logique, implacable.
Pourtant, appliquée au secteur industriel, cette solution présente certaines limites.
Car si l’idée de « ralentir » peut sembler séduisante dans un monde en surchauffe, elle repose sur une confusion fondamentale : croire que réduire l’activité économique est synonyme de réduction d’impact environnemental.
C’est oublier une réalité cruciale : certaines industries sont incontournables, non seulement pour notre mode de vie, mais aussi pour la transition écologique elle-même. Arrêter de produire ne règle pas le problème, il le déplace.
Prenons un exemple : les énergies renouvelables. Produire des éoliennes, des panneaux solaires, des batteries nécessite des métaux rares, une chaîne logistique mondiale et une industrie lourde. Si l’on applique une décroissance stricte, on freine aussi la production des outils nécessaires à la décarbonation. Résultat ? On se condamne à dépendre plus longtemps des énergies fossiles, avec un impact écologique bien pire.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre « croissance » et « décroissance », mais de transformer notre industrie pour la rendre compatible avec les limites planétaires.
Miser sur l’innovation technologique, l’écoconception et une régulation intelligente permettra bien plus de progrès que de chercher à ralentir un système sans le réinventer.
Alors, faut-il vraiment ralentir ? Ou bien faut-il changer de modèle, sans tomber dans les pièges dogmatiques ? C’est ce que nous allons voir ensemble.
La décroissance repose sur une idée centrale : réduire la production et la consommation permettrait mécaniquement d’alléger notre empreinte écologique. Sur le papier, l’argument semble imparable. Dans la réalité industrielle, il se heurte à un mur : les besoins matériels incompressibles et l’impossibilité d’une sobriété radicale dans certains secteurs stratégiques.
Dans les discours décroissants, l’industrie est souvent décrite comme un monstre vorace en ressources qu’il suffirait de mettre au régime. Mais peut-on vraiment imaginer un monde sans production industrielle ? Sans acier, sans ciment, sans technologies avancées ? Même en réduisant drastiquement la consommation, certaines productions restent vitales :
Selon l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), la production mondiale de minéraux critiques pour la transition énergétique (lithium, cobalt, nickel) devra être multipliée par six d’ici 2040 pour respecter les objectifs climatiques. Une décroissance stricte mettrait donc en péril cette transformation.
Certains secteurs industriels ont déjà optimisé leur efficacité énergétique à l’extrême. La sidérurgie, par exemple, a fait des efforts significatifs pour réduire ses émissions de CO₂ au fil des décennies grâce à des améliorations technologiques et des pratiques plus durables.
Imaginer une réduction brutale de la production pose trois problèmes majeurs :
Un des arguments centraux de la décroissance est de limiter notre consommation d’énergie. Mais sans industrie, pas de transition énergétique. Une étude publiée dans Nature Communications (source) montre que la construction des infrastructures bas carbone (solaire, éolien, réseaux intelligents) nécessitera des investissements massifs et une augmentation temporaire de l’extraction de métaux rares.
Concrètement ? Si nous réduisons brutalement l’industrie lourde, nous risquons de ralentir la décarbonation au lieu de l’accélérer. Un paradoxe qui invalide l’idée d’une décroissance généralisée et non ciblée.
Les défenseurs de la décroissance soutiennent que moins produire signifie automatiquement moins impacter l’environnement.
Mais cette vision simpliste passe à côté d’un point essentiel : ce n’est pas la quantité de production qui compte, mais la manière dont elle est réalisée.
Prenons un exemple : l’industrie automobile. Un scénario décroissant prônerait une forte réduction du nombre de voitures produites, incitant à une utilisation plus raisonnée des véhicules existants.
À première vue, l’idée semble séduisante. Mais qu’arrive-t-il si les voitures restantes sont anciennes, polluantes et inefficaces ?
Une voiture thermique vieille de 15 ans émet en moyenne davantage de CO₂ qu’un véhicule récent aux normes Euro 6. Réduire la production de voitures sans renouveler le parc automobile peut donc ralentir la transition écologique plutôt que l’accélérer.
Le problème est similaire dans l’industrie énergétique :
Dire que « moins, c’est toujours mieux » est une erreur. La bonne approche, selon moi : Il s’agit de transformer nos modes de production pour faire mieux avec moins, plutôt que de simplement faire moins.
Même lorsque la consommation de ressources diminue, les gains peuvent être annulés par un phénomène bien connu des économistes : l’effet rebond.
Dans les années 1970, les nouvelles chaudières domestiques ont permis une baisse de de la consommation d’énergie… mais la facture énergétique des ménages n’a que peu baissé car ils en ont profité pour chauffer davantage leurs maisons.
Dans l’industrie, c’est pareil :
L’un des angles morts du discours décroissant est qu’il suppose un monde homogène. Or, la majorité des émissions futures viendront des pays émergents :
Si la décroissance est appliquée strictement en Europe, qui compensera cette réduction ailleurs ? Car pendant que les économies occidentales ralentiraient leur production, d’autres régions du monde pourraient prendre le relais avec des modèles bien plus polluants.
La décroissance est un luxe de pays riches qui ont déjà atteint un niveau de développement suffisant. Pour un pays en développement, réduire la production signifie freiner l’accès aux infrastructures de base, à l’éducation et à la santé.
Face aux limites de la décroissance, une question clé se pose : existe-t-il une alternative qui réduise réellement notre impact sans détruire le tissu industriel et économique ? La réponse est oui, et elle repose sur deux piliers : l’innovation technologique et la transformation organisationnelle.
Contrairement à ce que laissent entendre certains discours décroissants, des solutions technologiques existent déjà pour décarboner l’industrie. Elles ne sont pas des promesses lointaines, mais des innovations en cours de déploiement :
1️⃣ Captage et stockage du carbone (CCS) : cette technologie permet de capter le CO₂ à la source (centrales, usines sidérurgiques) et de le stocker sous terre. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), le CCS pourrait réduire jusqu’à 15 % des émissions mondiales d’ici 2050.
2️⃣ Électrification des procédés industriels : remplacer les procédés thermiques par des alternatives électriques bas carbone (four à arc pour l’acier, hydrogène vert pour la chimie) permettrait une réduction massive des émissions. Un rapport de McKinsey estime que l’électrification pourrait abattre 40 % des émissions industrielles d’ici 2050.
3️⃣ Économie circulaire et écoconception : produire autrement en réduisant le gaspillage de ressources et en intégrant des matériaux recyclés.
Ce que ça prouve : l’enjeu n’est pas de décroître, mais de réorienter la production industrielle vers des procédés plus soutenables.
L’autre facteur clé est l’optimisation des modèles de production et de consommation. Plutôt que de supprimer l’industrie, il s’agit de la rendre plus efficace et plus locale :
✅ Régionalisation des chaînes de valeur : relocaliser certaines productions stratégiques réduit les émissions liées aux transports et sécurise les approvisionnements.
✅ Modèle serviciel et allongement de la durée de vie des produits :
✅ Tarification carbone et régulation intelligente :
On peut donc transformer l’industrie sans la saborder. Ce n’est pas en réduisant arbitrairement la production qu’on réglera le problème, mais en redéfinissant les règles du jeu économique.
Nous avons vu que la décroissance, appliquée à l’industrie, est un pari risqué et souvent contre-productif.
Nous avons aussi démontré que des solutions technologiques et organisationnelles existent pour réduire l’impact environnemental sans sacrifier la production.
Mais alors, quel modèle économique permettrait d’assurer cette transition de manière crédible et durable ?
La clé réside dans un concept qui dépasse l’opposition stérile entre croissance et décroissance : la croissance régénérative.
Le principal problème de notre modèle économique actuel n’est pas la croissance en soi, mais le fait qu’elle repose sur une exploitation linéaire des ressources naturelles. Le schéma dominant est simple : extraire, produire, consommer, jeter.
Ce modèle doit disparaître, mais cela ne signifie pas que l’activité économique doit ralentir.
Il faut changer de logique :
✅ D’une économie extractive à une économie régénérative
Plutôt que de réduire aveuglément la production, il s’agit d’aligner la croissance économique sur les cycles naturels en intégrant des principes de régénération des ressources.
✅ Du “toujours plus” au “mieux avec moins”
L’idée n’est pas de produire moins, mais de produire mieux, en remplaçant la logique d’accumulation par une logique d’efficience et de sobriété ciblée.
La transition écologique ne passe pas par un ralentissement généralisé de l’économie, mais par une transformation profonde des modèles de production et de consommation.
Si l’objectif est de réduire l’impact écologique de l’industrie, la décroissance n’est pas le bon levier. En revanche, réguler intelligemment les marchés et donner un signal prix aux entreprises fonctionne déjà :
✅ Une taxation progressive du carbone
✅ Un marché d’échange de quotas d’émissions efficace
Le problème n’est pas la production en soi, mais son coût environnemental non intégré. Une régulation bien pensée peut guider l’industrie vers un modèle soutenable sans casser l’économie.
Le vrai enjeu, c’est de créer une industrie compatible avec les limites de la planète. Plusieurs pistes existent :
✅ Écologie industrielle : mutualiser les flux d’énergie et de ressources entre entreprises (exemple de Kalundborg au Danemark, où les déchets d’une usine deviennent les matières premières d’une autre).
✅ Industrie 4.0 et digitalisation : l’optimisation des process grâce à l’IA et l’IoT permet des réductions d’émissions significatives sans perte de productivité.
✅ Modèle basé sur l’usage plutôt que la propriété : développer des services autour des produits (économie de la fonctionnalité) pour maximiser leur durée de vie et minimiser l’extraction de ressources.
Le futur de l’industrie n’est ni dans la décroissance, ni dans une croissance débridée, mais dans un équilibre basé sur la régénération et l’efficience.
Le débat entre croissance et décroissance est une impasse. Opposer ces deux visions nous empêche d’identifier les véritables leviers de transformation. L’industrie doit évoluer, mais croire qu’une réduction drastique de la production est la solution revient à ignorer la complexité des interdépendances économiques et environnementales.
👉 La décroissance appliquée à l’industrie est une illusion dangereuse :
👉 Ce qui fonctionne vraiment, c’est la transformation de l’industrie :
L’urgence est claire : nous avons besoin d’une industrie alignée avec les limites planétaires, mais nous n’avons pas besoin d’un modèle économique qui bride inutilement l’innovation et le progrès. Ce qui doit disparaître, ce n’est pas l’industrie, mais son modèle linéaire et polluant.
💡 La vraie question n’est pas “faut-il ralentir ?”, mais “comment produire autrement ?”
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